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SILK ROAD MOUNTAIN RACE 2026

Photo du rédacteur: Benjamin Schmetz
Benjamin Schmetz
il y a 11 minutes
15 min de lecture

PREFACE


On accroche ses lecteurs ou on les perd dès les premières lignes.

Je ne vais pas vous sortir une dinguerie.

Ni vous faire une figure de style poétique.

J'entame ce récit avec le plus important et vous pourrez zappez le reste surtout si vous avez ouvert le lien de cet article en scrollant vulgairement assis sur votre chiotte.

J'ai commencé ce projet d'ultra cyclisme il y a quelques années et je suis allé au bout. Ca m'est pas arrivé beaucoup dans ma vie.

Aujourd'hui je ressens la légèreté d'un rapace planant au-delà d'une cime. La Silk Road Mountain Race n'a jamais été un rêve, plutôt un objectif.

Boucler la boucle m'a permis de ressentir une certaine sérénité qui ne m'avais jamais envahi auparavant.

J'ai l'impression d'être à l'aube d'une nouvelle journée où cette phrase me revient en boucle : "allez maintenant on va encore moins se faire chier, tu vas faire ce qui te plaît avec encore plus de passion entouré des gens qui en valent la peine et les autres on s'en bat les couilles". Ca me plairait de tenter de réaliser un rêve. Je les ai toujours contemplé dans mon fort intérieur en constatant les nombreux freins à leur réalisation. Aussi hypothétique soit cette réalisation, est-ce que le chemin en vaut la peine ?

Mes rêves ils tiennent dans les doigts d'une main, y'a pas grand chose. Mais il y a une bulle à côté de la case "done baby". Cela dépend aussi de la définition qu'on donne. Est-ce qu'une chose que l'on souhaite très fort, pendant longtemps et qui est difficilement atteignable, peut être classée comme un rêve ? Pour moi il y a deux critères majeurs. Le premier c'est l'arduité pour l'atteindre et le deuxième c'est l'envie viscérale. Combien vous êtes prêt à mettre sur l'autel du sacrifice pour subvenir à vos desseins.

Pendant la Silk j'étais prêt à crever pour franchir la ligne mais la réalisation de l'œuvre n'est pas hors d'atteinte. Quelques années de bonnes pratiques, une énorme volonté, des grosses capacités physiques, 1 mois de voyage et c'est réglé. Donc non, ça ne peut pas être un rêve.

Tout ça c'est donc la fin d'un chapitre et l'ouverture d'un nouveau.

Grand départ à Talas @stephenshelesky
Grand départ à Talas @stephenshelesky

TALAS, HERE WE GO


Les deux premiers jours nous font évoluer dans des températures extrêmes, à plus de 40°C au-dessus de 2000m d'altitude. De la poussière à se couvrir le moindre millimètre sur le visage. Après 72h on avait déjà éliminer le petit paquet d'instagramer. Je m'en sors "à l'expérience", mettant le clignotant à droite dans une Guesthouse dès le deuxième soir, très affaibli après plusieurs vomis. Vous connaissez la première cause d'abandon en ultra cyclisme ? Et même dans toutes les épreuves d'ultra. Ce n'est ni la fatigue, ni la blessure, ni la maladie. C'est parce que les gens vont mettre plus de temps que le chrono qu'ils avaient imaginé. Puis ils plient. Puis ils appellent leur maman ou leur femme pour chialer (je le fais aussi mais j'ai l'honneur d'aller au bout). Puis ils font une story pour dire "j'ai abandonné mais je suis ok avec cette décision". PUTAIN mais si je DNF j'ai une haine intérieure que rien ne peut contenir et j'ai au moins la modestie de fermer ma gueule après avoir fait chier mon entourage pendant des mois de prépa. Jamais tu ne peux être ok avec un abandon.


J'en reviens à mon petit Guesthouse où l'on se délecte avec quelques participants d'une pastèque partagée sur un bout de table, coupée en grands quartiers par notre hôte Kirghiz' et son couteau pas du tout émoussé, il est aiguisé (elle est tellement riche notre belle langue française). C'est pas du temps perdu, je m'endors vers 19h00 et je repars vers 23h00, bercé par une première nuit sur le vélo, une playlist premium dans les tympans.

En début de course on croise toujours du monde @stephenshelesky
En début de course on croise toujours du monde @stephenshelesky

Je ne vais pas vous raconter cette SILK ROAD MOUNTAIN RACE de manière chronologique. Ce serait fade et pour tous vous avouer, elle m'a tellement retournée que j'en serai bien incapable. Sorti indemne de cette machine à laver, je vous propose ces petits morceaux d'histoires et de points de vue, apparaissant de manière aléatoire dans ma boîte à souvenir.


CHINESE BORDER


La frontière et la travaux ! Le souvenir le plus marquant n'est pas un de ces cols où une de ces vues imparables qui ont jalonné nos 2000 bornes. C'est plutôt la trace de l'homme et notamment ces chantiers chinois. Sans voix. Je vous l'a fait en court, La Chine a entrepris une série de chantiers titanesques pour réinstaurer des nouvelles "routes de la soie". Ceci pour alimenter l'Asie centrale, l'Afrique et l'Europe par de nouvelles voies ferroviaire, maritimes et terrestres. De quoi se diversifier et augmenter plus rapidement sa capacité à faire du commerce. On a croisé ces chantiers en plusieurs endroits et malgré ma petite carrière professionnelle dans le milieu industriel je n'ai jamais vu ça.

La taille du chantier, la rotation de camion, les gardiens armés qui surveillent, la capacité à lancer des chantiers pour 5 ou 10 ans. Les camps de travailleurs au milieu de rien à 3000m d'altitude, les groupes électrogènes taille XXL pour alimenter le bazard tous les quelques kilomètres. Y'a pas de zadistes dans les arbres et ils n'ont pas compté pas les scarabées dans la rivière. Ca écrase tout et franchement moi le passionné d'Industrie j'ai trouvé ça extraordinaire. Je n'ai pas trop documenté ceci par des photos, observants de nombreux vans 4X4 vitres teintées qui effectuait des rondes, j'ai préféré m'éviter toute mésentente culturelle entre ce monde qui bosse et celui d'un ultra cycliste.


On rentre dans une zone militarisée pour les quelques 200 kilomètres où l'on longe la frontière chinoise. L'approche est déjà vertigineuse, j'aperçois le poste frontière de loin, distinguant une file de camion en attente. Un militaire armé jusqu'aux dents me fait signe de by-passer la file de conducteurs. Je m'approche de la petite fenêtre, obnubilé par l'ambiance. Que c'est bon de voir une frontière, les jeunes européens d'aujourd'hui en ont l'ignorance mais ils connaissent l'insécurité des grandes villes. Les militaires disposent d'une feuille avec chaque nom de participants, je montre mon passeport et le passage est une formalité. La même procédure est établie deux jours plus tard, à la sortie de la zone militaire.

Là-bas ils n'ont pas oublié leur histoire. En Europe, on a chié sur notre histoire, sur nos anciens qui ont perdu la vie pour nos libertés, on a cru que la paix était un bien acquis.


BIORYTHME Vous connaissez cette théorie ? Google vous précisera. J'y crois absolument pas. Par contre mes 20 années de sport d'endurance m'ont appris une chose, notre forme varie de manière aléatoire et vous avez beau faire votre meilleure préparation, votre meilleur plan d'entrainement, bouffer vos graines de chia à la bonne heure et mettre en place votre récupération au top, le facteur forme est influençable mais pas maitrisable. Certains jours vous vous levez avec la patate et à d'autres périodes votre énergie globale est plus faible. En juin, je suis dans la forme de ma vie. Je sors d'un bel hiver, une Desertus Bikus dont j'ai récupéré en quelques jours, un gros volume d'entrainement. Puis le feu s'est éteint progressivement et ce ne sont pas quelques jours de repos qui inverseraient la tendance. Je sens mon corps parti pour un "cycle bas". C'est même la preuve cartésienne que j'étais au top, un cycle descendant s'en est suivi. Un fonctionnaire bureaucrate m'ayant privé de mon Ironman, j'irai me consoler sur les 7 Majeurs. Je me sens comme un lion a qui on a agité un morceau de viande. La prochaine fois que le soigneur entre dans l'enclos je bouffe la viande et le soigneur avec. Rendez-vous en 2027.


Une petite vue lors du troisième soir
Une petite vue lors du troisième soir

Au départ à Talas le 15 août j'ai tout fait bien. Talas, une des dernières villes sur la route reliant au Kazakhstan. La logistique est compliquée et c'est assumé par Nelson, si tu viens faire la Silk tu dois pouvoir te démerder. Je me sens prêt, reposé, en forme. Mais je n'ai pas la niaque, j'ai conscience de mon "non pic de forme". Et quand t'es moins bien il n'y a qu'une solution, l'accepter.

22e à l'arrivée ça me fait tellement mal de l'écrire. C'est mauvais. Je mets pas des dossards pour faire 22e. Je prends pas le chemin de l'entrainement et je ne m'abstiens pas d'une bière pour faire 22e.

Par contre j'ai rien lâché. J'ai accepté d'être moins bon. J'ai eu des arrêts de 8 heures sans trouver sommeil. Les copains te suivent, te pensent tout requinqué après un tel arrêt, que ça va claquer la nuit prochaine. Et moi en zombie sur le vélo à me dézinguer la gueule mais à me délecter des paysages.

Je ne suis pas un compétiteur, je suis un humain. Certains déclarent ne pas aimer la compétition. Qu'ils l'aiment moins que d'autres, je l'entends. Mais ces gens ont complètement abandonné ou perdu leur nature profonde. La compétition c'est notre instinct primitif, de la même mesure que de se nourrir. Ca peut être au taf, dans la vie perso, d'avoir une famille plus heureuse que l'autre. Ca peut être sur un vélo, en courant,...On est en 2026 avec une grosse chiée de gens aliénés.

Ce mauvais sentiment d'être battu c'est la preuve que tu en veux.


KEGETI PASS


Il a une bonne bouille ce casque à pointe, son prénom Lutz. C'est comme ça que j'appelle les allemands. On est le soir du 9e jour au pied du Kegeti Pass, ce col bien connu des bike packers au Kirghizistan. Depuis le pied il y en a pour 80 bornes, on passe de 1600 mètres à 3850 mètres d'altitude. Roulant en grande majorité, la fin se fait à pied dans des jolis % et la dernier kilomètre on marche sur des cailloux en frôlant le vide. Je vous glisse la petite photo que vous voyez et moi aussi parce que j'ai eu la bonne idée d'y aller de nuit avec la neige.

On approche le sommet à minuit, pris dans un froid indescriptible, la neige se met à tomber. Il y a du vent, beaucoup. Je ne mettrai pas le mot tempête qui serait trompeur. Mais le tout cumulé, fatigue incluse, sachant toute solution de repli impossible, rend le moment mémorable. C'est même mon moment fort de cette Silk Road. C'est tellement critique dans ces moments là tu ne sors même pas ton téléphone pour capturer.

On se croise avec Lutz. Je dois m'arrêter serrer ma chaussure, il me demande si ça va et je me souviens lui crier ; "t'arrêtes pas, faut surtout pas qu'on s'arrêter, continue". Je suis couvert comme jamais, double pair de gant,... La descente se fait sans visibilité à plus de 50 centimètres. Dans les nuages, la pluie, la lumière réflechis et nous rend aveugle. Je me pose cette question : "et si tu crèves ici tu fais comment ?"

Je mets 1h30 à redescendre à 2000m d'altitude. S'ensuit une bénédiction avec la trouvaille de ce petit cabanon en bois abandonné. Il est 01h30 du matin, je vais pouvoir étaler mon duvet au sec et surtout faire pendre mes habits. Aucun moment de ma vie, aucun cadeau déballé, aucune suprise, aucune retrouvaille n'a eu le goût de l'ouverture de cette vieille porte en bois de ce cabanon pourri. Le hasard n'existe pas, la cabane m'attendait. C'est pour ces moments là que je fais ce sport.


CHECK POINT 3


Un jour et demi pour grimper un col, le descendre et atteindre les rives du lac Issyk-Koul. Arabel Pass, une des acensions les plus belles du parcours. La vallée depuis la ville de Naryn est un peu forestière, une rareté au Kirghizistan. Parti à 03h00 du matin, j'espère atteindre le sommet avant le soir, il y en a pour 110 bornes. Prudent dans mes prédictions, il est 20h et j'en suis encore à 20 kilomètres du sommet. C'est pas de la route, on est en VTT et autant on peut avoir quelques kilomètres roulant, autant on se prend 10 traversées de rivières en 3 bornes, et on met 4h à faire 20 bornes. Ca été le rythme qui m'a bercé pendant 11 jours et demi, d'être en perpétuel avancement mais en se sentant freiné par les éléments naturels.

La Silk je l'avais ambitionné en moins de 10 jours ce qui offrait les années précédentes une place dans le top 10. Ma prédiction s'est avérée exact et je m'explique. Elle comportait habituellement entre 1700 et 1900 bornes, l'an dernier juste au-dessus de 1900 km et 30 000 de D+ et 2026 nous offre le bingo avec 2060 km et 37 000 de dénivelé. Par 24h je rentre entre 4000 et 5000 de d+. Ca fait donc une journée et demi de plus que j'avais, par ambition, non estimée. Surtout, les portions de Hike a Bike (nom dans le milieu qui exprime le fait de marcher en poussant son vélo) nous ont mis à rude épreuve, avec certaines portions de 30 à 40 km en 6h (deux fois).

Les derniers lacets dans Arabel Pass
Les derniers lacets dans Arabel Pass

Mon vélo dépasse les 20kg, avec tout le matos, l'eau,... ça donne une perspective de l'engagement physique sur ces épreuves, à des années lumières du bikepacking.

J'en étais au couché de soleil sur Arabel Pass où vraiment je ne le sens pas. CP3 va arriver, je suis persuadé d'abandonner. Je rebobine à la nuit précédente où j'ai dormi dans un petit hôtel à Naryn, la seule ville à taille conséquente sur le parcours. J'ai fait le plein de bouffe. Je vis ce petit moment euphorique avec des supers jambes qui m'accompagnent jusqu'au levé du soleil. Je sens les paupières lourdes et je m'autorise une sieste de trente minutes sur le bord du chemin. Il est 06h00, j'enfourche ma bécane bien décidé à fracasser Arabel pour de bon. Plus loin ma vitesse d'avancement devient critique. De rocher en rocher je m'allonge, je mange, j'ai les yeux remplis de larme. Est-ce plus convenant de faire demi-tour ici où de franchir Arabel pour bâcher à CP3 ? Ce n'est même pas la question de l'abandon qui se pose, c'est comment je vais le faire. C'est pas un moment down, ça fait plusieurs jours que je souffre.

La journée sous la pluie me porte jusqu'à 3000 mètres. Je trouve une famille d'éleveurs qui m'héberge dans leur cabanon pourri mais surchauffé. Il va geler la nuit. Je suis bien équipé mais avec la fatigue cumulée, mon corps ne peut pas absorber une nuit dans les températures négatives et le vent affolant des hautes altitudes. Sur les 10 nuits de la Silk, j'aurai dormi 3 fois dans le dur et 7 fois à la belle étoile. Mes meilleures nuits ont finalement été dehors, bercé d'un ciel étoilé comme je n'en ai jamais vu. Ces braves Kirghizes qui m'ont aussi offert une assiette de blé avec des oeufs sont réveillés par mon batard de réveil à 04h00. Je pense qu'on est 5 dans 12m². Je m'en vais finir Arabel calmement. C'est splendide puis on bascule sur un plateau où l'on pédale quelques heures à 3800 mètres, je me régale !!


Il est midi quand j'aperçois CP3 au bord du lac. Je suis redescendu d'altitude. Je sors ma carte à tamponner, elle restera avec le cachet CP3 comblé mais celui de l'arrivée vide. Je me questionne si l'histoire est belle ou pourrie, me justifiant même d'un "c'est beau aussi de laisser les choses en suspens". Je viole la cantine, j'ai plus mangé chaud depuis 3 ou 4 jours. J'allais vous faire une blague salace avec Pelicot mais j'ai pas envie de prendre un procès au cul.

Je demande une chambre, plongeant mon corps dans le réconfort d'une douche, d'un lit propre et surtout d'une sieste réparatrice. Mon corps est gonflé comme jamais. Le visage, les mains, les chevilles. De la rétention d'eau, bien connu des efforts d'endurance extrême. Ca peut être dangereux car non seulement votre peau gonfle mais aussi vos organes (invisibles à l'œil nu) à l'intérieur du corps (foie, estomac,...). Couplé à l'altitude on a un bon petit cocktail explosif ! Je l'ignorais c'est un médecin qui me l'a expliqué après la course. Comme quoi quand on écoute les autres on fait rien, c'est la morale de l'histoire.

Une Silk Road ça laisse des traces. J'ai plus bandé pendant 2 semaines. En ultra lors d'un effort d'endurance extrême le corps met en veille les fonctions "accessoires" pour se concentrer sur les fonctions vitales. J'ai pas de tabou. On rigole souvent des filles qui n'ont plus leur règles mais 90% des coureurs World Tour ont besoin d'une pilule à l'année. Ca ne sera jamais médiatisé.

Après il faut bien se reposer, bouffer des avocats et de la viande rouge et vous revoilà étalon.


Je me réveille en fin d'après-midi, le plan est de redormir la nuit puis de repartir. Enfin c'est plutôt ce que je dis à mes proches, je suis persuadé de ne pas repartir. Je ne vous l'écris pas pour faire des histoires.

Le peu de batterie chargée me donne l'impulsion d'aller à la superette 1 km plus loin pour faire le plein de nourritures au cas où je repartirai. Auquel cas ce sera fermé tôt le lendemain et la suite de la route n'offre des options de ravitaillement qu'un ou deux jours plus tard. Je refracasse un repas vers 18h00 puis je me recouche. Le sommeil ne vient pas. La flamme s'allume, passant du briquet au brasier. A 23h00 le bonhomme est en route. La playlist de Tomorrowland dans les tympans, les lampes plein phare pour la nuit, la tête dans le guidon. Laisser le CP3 derrière soi c'est un énorme pas vers l'arrivée. Bien qu'il reste 600 bornes et 14 000 de d+, c'est une barrière symbolique.

Je pars à l'assaut de Tosor Pass avec la même énergie que Veistroffer au kilomètre zéro de l'étape Lannemezan-Pau. Certes vite rattrapé par la réalité. Un rappel de la leçon enfantine mais juste, y aller étape par étape sans poser son regard trop loin.

Au levé du jour je franchis Tosor Pass sous la neige. Les pieds frigorifiés par les passages de rivières. Je retrouve les copines là-haut, ces vaches aux longs poils qui ont l'air de trouver ce climat ordinaire. On est à 3850 mètres. Je n'ai aucune émotion. Ma seule énergie n'est pas utilisée pour avancer. Je n'en ai plus. Elle est utilisée pour convaincre mon cerveau d'avancer.


ON EST BIEN


Le Kirghizistan c'est fabuleux. Les Kirghizes ont un sens de l'hospitalité prononcé. Moins à Bichkek la capitale, symbole d'un pays à deux vitesses entre ce peuple montagnard qui s'est anciennement fait chassé des villes lors de l'ex-URSS et celui qui a pris le vent de la modernité. J'ai rencontré peu de pépins. De nuit j'ai rencontré un soucis principal, un gros 4X4, des mecs bourrés, ça s'arrête,... Je ne vais pas vous le raconter car d'aucune utilité. Lors de ce moment, je repense au podcast d'un aventurier écouté le jour précédent. A la question du prédateur le plus dangereux qu'il ai rencontré, si c'est un éléphant,... la réponse qu'il donne est "l'homme". Aux quatre coins du monde, c'est l'espèce la plus à craindre.

Nelson nous avait écrit dans le guide que l'alcool est un problème majeur. Donnez moi un pays dans le monde où il n'est est pas. J'ai préféré rouler de nuit au Kirghizistan que sur les routes françaises. Il faut juste pouvoir réglé les nombreuses attaques de chien. Il y a ceux des villages qui te sautent à la gueule instantanément et il y a ceux des troupeaux que tu vois arriver. Au fil des kilomètres ça m'a paru être une routine. Le frein majeur étant la langue mais la technologie facilite beaucoup les échanges.

Des paysages à perte de vue
Des paysages à perte de vue

Il me faut aussi laisser une trace de ce souvenir que j'espère périssable tant il est douloureux ; les routes striées. Des pistes damées à perte de vue on en a avalé des journées entières. Elles sont ces jonctions routières car peu de routes sont bitumées au Kirghizistan à l'exception des grands axes qui traversent le pays d'Ouest en Est. A première vue la piste a des airs de billard. La réalité nous confronte à des stries perpendiculaires occupant l'entièreté de la piste et dont l'intervalle entre stries est d'approximativement 20cm. Le résultat d'un travail naturel du passage des véhicules à l'image d'une rivière qui érode sont lit. C'est d'une pénibilité extrême, le vélo tape sans cesse dans un cul douloureux et la vitesse est réduite, offrant un avancement entre 10 et 13km/h, parfois moins, alors que la perspective est roulante.

Pour quelques bornes c'est peu gênant. Mais quand ça dure des putains de journées entières accompagné d'une poussière aveuglante c'est horrible.

On en a bien rigolé à la finish line avec les autres athlètes. J'ai été rassuré quand je lisais dans les yeux la détresse des concurrents lorsqu'on a débriefé ces moments, déjà bien arrosé de quelques pintes.


PETIT OISEAU


D'écorché vif à une carapace aussi tendre qu'une plage de sable tiède. Une Silk Road, ça vous transforme. Enfin si vous allez au bout et la tâche n'était pas aisée cette année, Nelson nous ayant pondu une édition mythique, la première au-dessus des 2000 bornes, la première avec autant de dénivelé. J'ai même eu cette pensée pendant la course, en détresse et à deux doigts de bâcher : "putain Nelson il a carrément perdu le contrôle".

Old Soviet Road juste après CP2, un fameux Hike a Bike
Old Soviet Road juste après CP2, un fameux Hike a Bike

J'ai véritablement évité l'abandon en retournant mon esprit. Rien ne s'est réglé par des heures de sommeil, de la nourriture,... Tout s'est réglé lorsque j'ai éliminé toute invective et que j'ai pénétré la tête de Nelson : "Si t'abandonnes Benja, c'est que la personne qui a tracé peut te faire plier". Je veux bien tomber sur plus fort. Je veux bien tomber malade. Je veux bien casser mon vélo. Mais qu'on me fasse céder à l'usure je suis prêt à y laisser ma peau. J'avais regardé le film MOUNTAINS & TREES en début de ce semaine (à voir sur Youtube), et j'avais retenu cette réflexion : Nelson ne vous enverra jamais quelque part sans qu'il n'y ai de sens. Que l'endroit soit aussi inaccessible qu'il soit, il y a toujours un objectif final. Quelque chose à franchir, une vallée à rejoindre,...

Je ne peux imaginer qu'un participant soit allé au bout de cette édition sans qu'il n'aie une histoire particulière. Il fallait être drôlement déterminé pour rejoindre les rives de Cholpon-Ata sans faire ce geste lâche qu'est de poser son cul dans un taxi. A 30% de finishers, c'était ce qu'on appelle une jolie édition. Le grand cru 2026. Et j'annonce déjà que je ne serai pas aux vendanges des prochaines années.

Je suis revenu changé. J'aime encore plus intensément les gens que j'aime. Les cons me paraissent encore plus con. Il y a une chose qui m'inquiète, je m'en bats les couilles de tout. C'est plutôt appréciable le stress est inexistant.


J'ai réparé des cicatrices pendant la course. J'ai trouvé tout ce que j'étais venu chercher. Appart un top 10, je n'ai plus rien à prendre. J'ai atteint un petit Nirvana. mon armoire est pleine à craquer. Je retournerai sur ce genre d'épreuve uniquement si j'en ressens le besoin. Et j'en suis certain que sous peu, j'en serai. Mais j'attendrai que ça ai du sens. Je ne vais pas prendre un dossard pour une TCR (Transcontinental Race) et me laisser influencer par les autres et mon environnement. L'ultra m'a ouvert des connaissances profondes sur mon corps mais aussi appris comment savoir ce que je veux. C'est bien plus complexe qu'au premier abord. Faites l'exercice d'éliminer entièrement votre environnement extérieur, vos proches, votre boulot,... et vous demandez ce que vous voulez ? Perso, j'ai pas de réponse !

Je ne dis pas qu'il faut vivre égoïstement.


Je dis qu'être soi-même en 2026 c'est la plus belle chose qu'on puisse être.


Just a Simple Ride n'est pas mort. Il s'offre une pause.


Benja





 
 
 

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